Les Stoïques


LE SACRIFICE D'ABRAHAM

                        Quoi qu'il soit tormenté,
                        Et mille fois tenté,
                        Le fidèle est vainqueur.
                    Théodore de Bze

I.

Abraham rêvait seul assis devant sa tente.
Fixes étaient les traits de son visage pur
Et roides les longs plis de sa robe flottante.

C'était à Bersabée, entre Kadès & Sçur.
Le soleil seulement venait de disparaître,
Et de larges sillons labouraient d'or l'azur.

Sous le fouet des bergers tremblants a l'œil du maître,
Les files de brebis montaient de l'abreuvoir ;
Les bœufs libres du joug lentement allaient paître.

Et les chaudes vapeurs & les pourpres du soir
Ceignaient d'une auréole aux effluves magiques
Le patriarche assis qui regardait sans voir.

Car son œil était plein de visions tragiques,
Rouges plus que le sable au désert embrasé,
Plus que le sang qui bout dans les cœurs énergiques.

Nul ne troublait ce songe ardent. Qui l'eût osé ?
Sa femme avait passé qu'il avait méconnue,
Son fils l'avait nommé qu'il n'avait point baisé :

Il rêvait, sombre, seul, mains jointes, tête nue.
 Il parle avec son Dieu !  disaient les serviteurs ;
Et tous s'étaient couchés la nuit étant venue.

Entre les oliviers qui couvraient les hauteurs
Passaient de blancs rayons comme à travers un crible,
Les frais vallons ombreux s'emplissaient de senteurs.

— Il parle avec son Dieu ! mot sublime & terrible !
Par la plus belle nuit d'un été d'Orient
L'homme se débattait sous l'angoisse invincible ;

Et dans l'enivrement de ce ciel souriant,
Il sentait sur sa chair un souffle de tempête
En son cœur des remords qui se dressaient criant.

De ce regard empreint d'épouvante muette
Qui lit la vérité sur le front du passé,
Il embrassait sa vie... & détournait la tête.

Amertumes du temps vainement dépensé,
Dégoûts des jours perdus, sanglantes agonies,
Trahisons d'un orgueil trop longtemps encensé,

Qui de nous n'a connu vos âpres ironies ?
Et sous la pression des regrets impuissants
N'a subi vos tourments, ô lentes insomnies !

Qui n'a dans son oreille entendu ces accents
Où gronde le courroux de la justice armée,
Comme un lointain orage aux foudres menaçantes ?

Qui n'a, malgré l'oubli d'une nuit embaumée,
Derrière la Vengeance au vol lourd & fatal,
Entrevu Dieu dans sa conscience alarmée ?

Et comme un exilé revient au sol natal,
Qui de nous, au travers de ce monde de fange,
N'a de tout son pouvoir tendu vers l'idéal ?

Abraham poursuivait sa vision étrange,
Il pleurait, il priait, & parfois près de lui
Il entendait des voix qu'il croyait des voix d'ange.

Des clartés d'outre-ciel lui semblaient avoir lui ;
Mais il n'en avait pas sitôt goûté l'extase,
Que la voix s'était tue & l'éclair avait fui.

 Oh ! qui subsistera que ta fureur n'écrase,
 Éternel, contre toi quel rempart aurons-nous ?
 Dans la main du potier est l'argile du vase.

 Et sur cette balance où pèse ton courroux
 Nous sommes plus légers que la balle qu'on vanne ;
 Car ton nom est Justice ! ô Dieu fort & jaloux ! 
	

II.

Aux monts de Morijah marchait la caravane. Abraham, l'avant-veille, avait pris ce chemin : Quelques fagots étaient lies au dos d'un âne. Vers le faîte sacré, vierge de pas humain, Père, prêtre, bourreau, faisant son triple office, Il s'avançait le glaive et la torche en sa main. De l'amour maternel craignant quelque artifice, Il avait dérobé son dessein à Sara : Isaac seul devait l'aider au sacrifice. Quand, au troisième jour, l'aube les éclaira : Père, lui dit l'enfant, où donc est la victime ? L'Éternel, répondit le père, y pourvoira ! Les esclaves muets, comme ceux qu'on opprime, Avec le vague instinct des animaux des bois, Flairaient l'odeur du sang & pressentaient le crime. Mais lequel d'entre eux tous eût élevé la voix Devant le patriarche, absolu sous la tente Plus qu'en leurs grands palais ne le sont tous les rois ? Chacun donc, haletant dans l'horreur de l'attente, Le regardait d'en bas gravir l'âpre sommet, Formidable, tout blanc sous la nue éclatante ; Et suivi pas à pas par le fils qu'il aimait Comme le vieux lion par la jeune gazelle, La torche dans les airs crépitait & fumait. Élohim, ô vengeur ! pour preuve de mon zèle, Que te faut-il de plus que mon sang & ma chair ? Ta main broie en passant le coupable sous elle, C'est la hache affilée à l'aveuglant éclair. Au moins laisseras-tu s'en aller ton esclave S'il se rachète au prix de son bien le plus cher ? Il n'est honte ou péché que le sang pur ne lave. L'holocauste d'Abel est d'un cœur innocent ; Autre est le mien, la faute étant autrement grave. Or sous ses pieds plus lourds, le chemin plus glissant Obligeait Abraham à ralentir sa marche : Il comptait tous les coups de son cœur frémissant. Comme aux temps de terreur où Noé bâtit l'arche, Le ciel pesait ainsi qu'une voûte d'airain Sur le front anxieux du pale patriarche. Et, quand il se tournait à l'horizon serein, Il croyait voir debout la Fatalité sombre Qui le poussait au but de son doigt souverain. Isaac souriant pensait au bois plein d'ombre Où sa mère priait, l'œil au ciel attaché, Pour que les voyageurs revinssent sans encombre. Abraham cependant avait tout dépêché : L'autel était dressé, la flamme toute prête, Et l'enfant bien lié sur les fagots couché. Nul n'abordait jamais cette haute retraite, Ils étaient seuls. Pourtant, lorsque du glaive armé Il étendit le bras, une voix dit : Arrête ! Qui donc avait parlé dans ce désert fermé, Quelle invisible main le tenait par derrière, Quel ange du Très-Haut l'avait soudain nommé, Et dans sa conscience avait redit : Arrière ! Quand d'un coup d'œil stupide il avait embrassé Tout l'ensemble de sa vision meurtrière ? Éternel, ton salut sur mon âme a passé, J'ai fléchi les genoux devant ta face auguste ; J'ai vu ta vérité, pardonne à l'insensé, Car ton nom est Amour, ô Dieu saint, ô Dieu juste ! Juillet 1869.

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