Les Stoïques

              Je pleure sur tous ceux qui sont morts, 
                moi qui suis si vieux.
Lefebre D'étaples
O morts qui ressemblez à des apothéoses,
Triomphe surhumain par l'homme remporté,
Chant divin que j'entends sortir des tombes closes ;

O vous qui célébrez la foi, la liberté,
La vertu, saintes morts des martyrs que j'envie,
Soyez mon idéal pour l'immortalité !

Brillez devant mes yeux tous les jours de ma vie,
Vous en qui le Seigneur a pris plaisir, versez 
Vos flots d'enthousiasme à mon âme ravie.

Je ne monterai pas sur les bûchers dressés,
Je ne prendrai point place aux bancs de la galère,
Je n'irai pas dormir aux cachots surbaissés.

Et non plus dans l'ardeur d'une noble colère,
Comme un lion qui brise une chaîne d'airain,
Ivre de la sublime ivresse populaire,

Et pour la gloire au front impassible & serein
Donnant le plus pur sang de mes veines fiévreuses,
Je n'aurai les combats de la Meuse & du Rhin.

La palme & le laurier des victoires heureuses
Ainsi que du bois mort cassent entre nos mains :
La nuit est descendue aux plaines ténébreuses.

Avec les Réformés sont les Républicains,
Apôtres ou héros, conscience ou patrie, 
La foule ne leur rend que des hommages vains.

La source jaillissante en nos cœurs est tarie.
Le reflux a quitté la grève en murmurant :
Le ciel morne n'a plus d'étoile qui sourie. 

Moins mauvais ou moins fort, l'homme est plus tolérant, 
Les gibets sont tombés sur nos places publiques :
Le siècle est-il meilleur ou plus indifférent ? 

O vous que l'on oublie, ô souvenirs épiques, 
Déployez dans le vent vos drapeaux déchirés,
Rouvrez la grande arène aux luttes pacifiques.

Le temps qui marche veut des cœurs bien préparés,
Et pour les jours futurs aux aurores sublimes
Il faut que des sillons germent les blés dorés.

Lorsque votre pardon consacrera les crimes,
La justice & le droit seront assez vengés.
Oubliez les bourreaux pour parler des victimes.

Peut-être en d'autres maux vos maux seront changés ?
Qu'importe ! de nos yeux les pleurs coulent de même :
Nous portons le fardeau que vous nous partagez.

Votre pâleur revient à notre front plus blême,
Vos sueurs d'agonie ont transi notre chair,
Et nous avons bondi sous le cri d'anathème,

Car nous avons chacun un but secret & cher
Qu'il nous faut renoncer à toucher sur la terre,
Quelque port entrevu dans un horizon clair,

Quelque amour adoré que notre voix doit taire,
Quelque Éden interdit à nos vœux impuissants,
Chimère ou souvenir, idéal ou mystère.

Rien n'est perdu pour nous de ces temps menaçants,
Des corps de nos meurtris la glèbe est fécondée ;
Toujours les mêmes deuils ont les mêmes accents.

Moïse meurt encore aux portes de Judée ;
Jérémie à Sion pleure éternellement :
Rachel dans sa douleur ne s'est pas amendée.

Ainsi, sur le chemin où tout espoir nous ment,
Où tombe sous nos pas tout élément de joie,
L'exemple des aïeux revient sûr & calmant.

O morts, vous flamboyez comme l'astre flamboie,
Vous mettez des rayons dans l'abîme béant,
Vous nous prenez la main pour nous marquer la voie.

O morts, qui devant vous pourrait croire au néant,
Et, toujours plus ému chaque fois qu'il vous nomme
En vous ne puiserait des forces de géant ?

Car vous êtes la loi que Dieu révèle à l'homme,
Et le sceau qu'il appose au front de ses élus,
Qu'ils sortent de Sion, d'Athènes ou de Rome.

Car, par cette vertu de ceux qui ne sont plus, 
Vous êtes la suprême & l'immense victoire
Où nos doutes amers sont enfin résolus.

O vous qui consacrez les lešons de l'histoire,
Morts des martyrs, laissez tomber sur leurs enfants
Quelque reflet lointain de votre pure gloire.

Dans les rouges lueurs de nos soirs étouffants,
Comme autrefois au chant de l'hymne ou du cantique,
Nous nous retrouverons sereins & triomphants,

O morts de la Réforme & de la République !

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